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Anne Pollier, la Bretagne et sa littérature en français

Cathie, à la veille de sa première communion, voit rentrer chez elle un homme poursuivi par deux gendarmes ; elle cache le fugitif.
Ce "criminel", il paraît qu'il a tué un homme et qu'il a abusé d'une petite fille, on ne le verra que trois fois, une fois donc au début du roman, une autre fois très brièvement au milieu, et une troisième fois à la fin. Et même s'il est très présent dans la tête de Cathie, il n'est en fait qu'un prétexte pour raconter autre chose.

D'abord ce qui se passe dans la tête d'une petite fille d'une dizaine d'années : sa découverte du monde, pas toujours joli, du monde qui l'entoure : ses filles, qu'on devine de petite vertu, qui habitent à côté de chez elle, étonnante galerie de portraits tous par petites touches et en demi teinte, comme pour mieux nous faire comprendre que rien n'est jamais aussi tranché et entièrement bon ou mauvais sauf ...
Cette candeur et cette foi de la petite fille ; c'est qu'elle y croit dur comme fer en son Dieu et en cette religion, elle en serait presque une future sainte. Mais la raillerie n'est pas de mise, car Cathie est bouleversante dans cette naïveté religieuse que ses parents lui ont inculquée ; comment ne pas être ému, lorsqu'elle découvre cet horrible mensonge qu'elle a fait en taisant la présence de ce fugitif, et qu'il lui faut, c'est absolument indispensable si elle veut réussir sa première communion, se confesser de toute urgence, même si c'est en pleine nuit !
Candeur aussi, car pour elle qui ne connaît pas encore le péché, tout le monde doit avoir une part de bonté en soi ; à commencer par son père ! malgré cette très grande retenue, comme elle l'aime ce père ! Et encore cet autre père, ce curé, le Père Josse, qui a une si grande influence sur elle. Mais comme elle aime aussi cette troublante Lola ou cette Raphaëlle et sans oublier bien sûr ce criminel qui, même s'il a un revolver, ne peut pas être aussi méchant qu'on le dit.
Ce livre c'est sans doute une profession de foi inébranlable dans la bonté de l'humain, et toutes ces imperfections, ces défauts voire ces mauvaises actions ne sont pas grand chose face à cette bonté qu'il recèle sans doute malgré lui.
Enfin comment rester insensible à cette "bretonnité" qui habite ce roman ! Oh certes, elle est discrète, et cette Anne Pollier est loin d'être un chantre tonitruant de la bretonnité à tout crin : mais comme ils sont bien bretons ses personnages, et comme ils possèdent bien toutes les qualités des bretons, la discrétion, la ténacité, la foi du charbonnier, toutes ces dispositions naturelles (le sens de l'accueil !....) que l'on retrouve sitôt que l'on commence à aimer et à se faire aimer des Bretons ; et dans cette description faite simplement, comme coulant de source, Anne Pollier excelle et ne nous fait que mieux aimer ses personnages.
Premier roman écrit en 1950, d'une romancière morte en 1994 à l'âge de 84 ans, Grand quai fait partie de ces oeuvres qui, tout en reflétant parfaitement leur époque, savent aller au-delà et méritent une place dans le panthéon de la littérature... et puis si le doute vous envahit et que vous vous disiez que votre humble serviteur se laisse aller à son enthousiasme naturel, alors, je vous conseille de lire la préface d'Hervé Jaouen, et si après vous n'êtes pas convaincu, alors penchez-vous donc sur la littérature ... inuit !

Jacques Poissenot, Livres , le 27-06-2007

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