News



"Libr-Critique"

« Quand Mahu parle, Mahu crie. »
Mahu. Deux syllabes, presque deux onomatopées séparées par un souffle coupé: ce « h » entre deux voyelles. Des sons qui s’expulsent, comme un cri. « Mahu, c’est. » Un cri sans mots, oublieux du langage. Le titre fait penser au diptyque de Robert Pinget : Mahu ou le matériau / Mahu reparle. Ici, le cri se substitue à la parole, malgré la reprise du « matériau ». Crier peut être l’expression d’un paroxysme autant que d’une perte ou du langage. Chez Edmond Bruno, Mahu est un personnage frontière, un monstre dans sa marginalité. C’est pourquoi ses actes semblent suivre une loi déviante de la loi générale. Suivre Mahu, au-delà de la ville, dans la campagne, c’est considérer le monde à contre-courant. La langue et le langage deviennent alors un objet étranger, insolite, voire monstrueux : " Ainsi, cachés, courbés, accrochés comme sangsues aux parois de nos gorges, des monstres habitent nos bouches. Ainsi c’est donc avec et par un monstre que je parle, que tu parles." Parlons.


http://www.t-pas-net.com/libr-critique/news-libr-kaleidoscope-4/

Périne Pichon

lire la suite...

"Nous vivons"

Quand on est malade le Temps change. Il ne passe plus, il est retenu comme un fleuve empêché, capté par un jeu d’écluses. On pourrait dire que Lydie Arickx a écrit « Nous Vivons ! » en Temps modifié.

Les allées et venues insouciantes par où le Temps passait en s’effaçant, se trouvent réduites, limitées, utiles. Alors le Temps ne passe plus, il est là, dressé dans les calendriers, marqué en rouge. Dates et délais. Le Temps d’avant n’est plus, le Temps est devenu l’attente.
Il existe des salles réservées à l’exercice de l’attente. Le Temps n’y passe jamais, il s’y épuise.

Quant à l’Espace, devenu impraticable de manière ordinaire, il manifeste une division jusqu’alors inaperçue : il y a désormais l’Espace limité, cet intérieur d’infortune où le patient se trouve, localisé, dans sa chambre et au delà il y a l’Espace dans son entier, qui exhibe son infini. Mais l’infini reste sous verre, encadré par la fenêtre.

« Nous Vivons ! » parle d’amour, vous verrez, en même temps qu’il parle d’Elle en proie aux grimaces de l’Espace et du Temps, lesquels s’étrécissent toujours plus, pour faire place au Néant auquel Lydie Arickx n’adresse pas la parole.

« Nous vivons ! » n’est pas un recueil de souvenirs, c’est une histoire. L’histoire de Lui qui souffre de sa maladie à Elle. Il crève de ne rien pouvoir.
Le temps d’un scanner il doit la quitter.
Elle écrit : Toi qui levais tristement la main à l’entrée de la salle d’examens, comme d’une cabine de plage en hiver.
C’est ainsi qu’elle installe le monde autrement. Par le travail poétique elle amende le drame. Elle sait déjà que, de cet instant, le récit viendra ; le récit n’est pas encore… Mais déjà il a changé l’instant.
Toi qui levais tristement la main à l’entrée de la salle d’examen : c’est comme un adieu. Mais non, car ce geste arrive depuis un seuil léger, ensablé, ensoleillé : comme d’une cabine de plage. Et puis la phrase s’achève : comme d’une cabine de plage en hiver. Le Réel est bien là. Froidement présent. Il vient pourtant de subir un genre de cure, par l’effet des mots sa densité a changé.
Nous vivons.
-

Alain Gillis

lire la suite...

"Un murmure. Un souffle. Un chant d'espoir."


Retrouver l’aube partout, partout, partout, c’est une façon de vivre.
Reconstituer la naissance dans tout automne.
Faire resurgir l’éruption de la première fois. Car il n’en est pas d’autre.
Naître.

Pascal Quignard

J’ai connu Lydie Arickx par ses tableaux.
Ses immenses toiles traversées de lumière, de vagues, de nuages, d’enlacements, de naissances et de morts, de métamorphoses. De couleurs éclatantes et de pénombre. Un monde merveilleux et terrifiant. Avant les mots.
Quand le souffle se fait voix.
Quand la plainte se fait langage.
Quand surgit l’attente de la première rencontre, du premier lien :
« Que ma première connaissance soit de toi », dit Emily Dickinson,
« Dans la lumière chaude du matin –
Et ma première crainte, que l’inconnu
T’engloutisse dans la nuit – »

Puis j’ai rencontré Lydie Arickx. Et j’ai découvert une femme rayonnante de vie, de joie, d’énergie, de tendresse, de bonté. D’innocence et de sagesse. Vivant dans une maison baignée de lumière, au bord d’un étang, au milieu des oiseaux. Et un peu plus loin, autour de son atelier, ses sculptures monumentales, massives, fragiles, poignantes.

Un jour, elle chancelle.
Nous vivons est le récit de sa chute et de sa renaissance.
Un chant.
Un chant d’amour à la Nature – natura, ce qui est en train de naître, ce qui, en nous, et autour de nous, est continuellement en train de renaître.
Ce miracle permanent du retour du printemps, année après année, du resurgissement de l’aube, jour après jour, du bonheur après la peine, de la sérénité après la peur.
La montée de la sève. La force de créer, encore et toujours.
L’émerveillement toujours renouvelé de pouvoir continuer à donner, partager et recevoir.

Nous vivons est un éblouissement.
Un murmure. Un souffle.
Un chant d’espoir.
Une célébration de l’inépuisable splendeur de ce que nous appelons la réalité.
Et de cet étrange voyage qui n’a, pour nous, ni commencement ni fin, au long duquel nous ne cessons de nous transformer, de nous métamorphoser, de nous ouvrir aux autres, de nous réinventer.

Jean-Claude Ameisen

lire la suite...

 
- ©DIABASE éditions 2014 - réal. : Alexandre Petrovski Darmon