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"Paul Maugendre"
Hervé JAOUEN : Aux armes zécolos. Editions Diabase.
Délaissant son clavier spécial romans noirs, et ayant acquis un clavier rose et vert, Hervé Jaouen nous entraîne dans ce qui pourrait être une fable humoristique à vocation écologique. Sous des dehors légers le propos n’en est pas moins grave : la disparition du saumon et autres poissons migrateurs dans les cours d’eau bretons, à cause principalement des herbicides, pesticides, rejets de nitrates et de déjections porcines et avicoles qui sont drainés par les précipitations pluviales et se retrouvent concentrés dans les rivières au grand dam des amateurs de l’halieutique. La jeune Bleunwenn, qui vit à Paris près de la gare Montparnasse, conçue par des parents celtes, n’a qu’une envie, retrouver définitivement la terre de ses ancêtres aussi elle fait des pieds et des mains afin de passer ses vacances chez ses grands parents, Lulu et Cricri dans les monts d’Arrée et d’y poursuivre ses études. Lulu peste contre les pesticides, mais également contre les nombreux barrages édifiés tout le long de l’Aulne, empêchant les salmonidés de frayer en toute tranquillité et d’assurer leur descendance. D’ailleurs il menace de se pendre à la plus haute branche d’un chêne, à quoi ses interlocuteurs lui affirment qu’il serait plus facile d’atteindre la plus basse mais ce n’est que rhétorique d’un homme en colère. Elle les aime ses pépé et mémé, malgré qu’ils soient souvent en train de se chamailler, pour des broutilles, le piment du partage de la retraite en commun. Parmi les familiers du couple, l’Ingénieur, qui passe son temps, lorsqu’il n’est pas à la pêche, occupation qu’il pratique de moins en moins souvent, à fabriquer des objets à forte dose d’informatique. Les litiges entre Lulu et l’Ingénieur ne manquent pas non plus, quelle que soit l’occasion pour se défouler verbalement, ce qui est le sel de l’amitié. Et comme le déclare l’Ingénieur : « Un pessimiste, c’est un optimiste informé ! ». Bleunwenn, vous ai-je dit que ce prénom bucolique signifiait Blanche fleur ?, Bleunwenn possède en Gwendall un petit ami qui souhaite ardemment devenir grand et, malgré ses recherches sur Internet afin de découvrir le secret de l’anatomie féminine, ne connait pas la définition du french kiss, ce qu’elle lui promet d’expliquer, acte à l’appui, s’il est sage et surtout s’il l’accompagne dans une tribulation nocturne à hauts risques. « Les hommes veulent toujours savoir comment ça fonctionne : gamins, ils soulèvent les jupes des filles alors qu’ils n’y connaissent encore rien en mécanique des femmes ; adultes, ils soulèvent les capots des voitures, même s’ils sont nuls en mécanique auto ».
Bleunwenn narre une épopée que ne renieraient pas les adhérents de Greenpeace en mal de salmonidés, et comme elle aime raconter, use de digressions philosophiques qui ne sont pas empruntées à des conversations entendues au café de l’hameçon et du saumon réunis. Ainsi, pour la fine bouche : « J’ai observé que les gens, quand ils prennent leur retraite, se divisent principalement en deux camps. Soit ils se laissent glisser sur la mauvaise pente de l’oisiveté gastronome, en pagayant ferme de la fourchette dans la blanquette, le ragoût et autres plats en sauce ; ceux-ci meurent prématurément en scène, au restaurant. Frappés d’apoplexie, ils piquent du nez dans un navarin, puis finissent simplement étouffés ou carrément noyés, selon la profondeur de l’assiette et l’épaisseur de la liaison. Soit, à l’inverse, soudain malades de leur santé, ils grignotent de la biscotte sans sel, chipotent sur la margarine allégée, sculptent leur corps, s’infligent des joggings marathoniens, lestés d’un pèse-personne en bandoulière pour évaluer leur perte de poids tous les cent mètres ; ils prolongent ainsi leur existence, mais quelle vie de souffrances et de vexations ! Et comme personne n’est éternel, quand leur trépas survient, nul besoin de les momifier, ils n’ont plus que la peau sur les os ». Tel est le genre de réflexion que se fait en aparté la belle Bleunwenn, dont les neurones sont plus développés que ses attributs mammaires, attributs qu’aimerait pouvoir plus que frôler Gwendall, même de façon illicite.
Ce roman aurait pu être une diatribe virulente mais le style littéraire adopté par Hervé Jaouen nous plonge dans l’univers de Jérôme K. Jérôme, l’auteur de Trois hommes dans un bateau. Un humour frais et léger, parfois farfelu, burlesque, mais drainé par le bon sens, celui près de chez vous, et que souvent nous occultons à cause du modernisme effréné, et de certains hommes politiques auxquels nous sommes soumis. Une cure de jouvence au naturel qui permet de s’affranchir des petits soucis du quotidien tout en gardant un œil sur les dérives.
http://mysterejazz.over-blog.com/
Paul Maugendre
"Avis de l'éditeur"
Bleunwenn, « folledingue de ses racines bretonnes », décide de quitter Paris et ses parents pour s’inscrire en seconde au lycée des Monts d’Arrée, apprendre le breton, et s’installer chez Pépé et Mémé, soit Lulu et Cricri. Mais Lulu, son cher grand-père, comme ses copains pêcheurs à la ligne, déprime car suite aux barrages, au réchauffement climatique et à la pollution, c’est « la disparition du saumon dans les hauts de l’Aulne » : « Plus d’insectes…Plus de poissons … (…) Cette fois c’est sûr, l’homme a fini par détruire la planète… »
Et ce n’est pas son ami « l’Ingénieur » qui lui remonterait le moral : « Regarde les réalités en face, Lulu. Nitrates, pesticides, merde de cochon, fumier de poulet, le poisson va crever et nous après. »
Lulu menace de se pendre (plutôt à la branche la plus basse !). La situation est grave et illico presto Bleunwenn décide d’agir, entraînant avec elle un beau Celte aux yeux clairs, Gwendal, son amour d’enfance… C’est elle-même - intellectuellement précoce il faut le dire !- qui raconte sans laisser la moindre pause, les péripéties de cet été-là en Bretagne, de l’apparition d’un saumon virtuel à une mémorable pêche « avec une cuiller juponnée », du débarrage des écluses au premier french kiss.
Néologismes et métaphores drolatiques, argot et « langage fleuri de l’amour courtois » : Hervé Jaouen jubile avec ses personnages, passe très naturellement d’un registre à l’autre et s’attire la complicité du lecteur à qui il propose une fin en quatre épisodes !
« Si la vérité vous offense, la fable au moins se peut souffrir » nous avait-il averti avec l’exergue de La Fontaine. Affûté, percutant, empli d’humour, le regard de Bleunwenn permet à son auteur, grand amoureux de la nature, des rivières et de la pêche à la ligne, d’exposer un sujet qui lui tient à cœur en se moquant de soi et des autres, sur un ton ironique et tendre à la fois. Et aussi de suggérer en filigrane avec sa jeune et combative héroïne qu’il est encore temps de sauver les saumons, les rivières… Si les hommes le veulent… Mené tambour battant et avec brio en vingt courts chapitres, cette fable verte, drôle, tonique, est à mettre entre toutes les mains de 10 à 99 ans. Sourires et bouffée d’oxygène garantis.
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Cypris Kophidès
"evene.fr Gaëlle Pairel"
Les mots de Nathalie de Broc se voient même lorsqu’elle écrit l’absence, l’insaisissable. De cette écriture sobre et descriptive naît le portrait d’une relation : celle d’une mère et d’une fille. Un lien inachevé que la narratrice tente de faire revivre, une quête inassouvie qu’elle poursuit depuis son plus jeune âge. “Chaque fois qu’elle venait me voir le dimanche, elle dormait. Chaque premier dimanche du mois. Je la regardais dormir. Je trouvais ça… interminable. Elle se couchait sur le petit lit d’appoint dans un coin du salon, après le déjeuner, s’enveloppait dans une couverture, s’enfouissait dessous…” “Elle” c’est Thérèse. Une mère légère, folle, aimante, indifférente, une mère souvent ailleurs que la narratrice ne peut pas appeler maman. Une impossibilité à dire ce mot plein de l’amour toujours contenu. Ce texte délicat raconte cette douleur et laisse aussi le silence s’installer entre les lignes. De là naît l’émotion. Dans ce roman, aucune certitude ne jaillit, pas de happy end non plus, juste une jeune femme en devenir qui tente de trouver l’amour maternel et le secret de ses origines. Un drame intime, deux portraits magnifiquement dressés pour une histoire qui tend à l’universel : la reconnaissance filiale, la construction d’un être, la liberté d’être soi. L’histoire d’une vie, prenante, intense, à lire dans la plus grande intimité, à partager ensuite.
Gaëlle Pairel