News



"Un roman poétique"

"Pour l'instant je ne t'aime plus et je ne pense pas que ça reviendra". Par cette phrase énoncée au détour d'un virage, la narratrice reçoit brutalement un avis de rupture. Finie "la tenue amoureuse", elle doit se tenir droite, ne pas s'effondrer car "Il est parti au milieu d'une saison". Elle ira puiser ce nouveau départ chez sa grand-mère, Célestine, presque centenaire, au milieu d'un jardin et d'une nature bienfaisante.
Très petit livre, il n'en est pas moins infini par sa prose poétique suggestive et douce comme des souvenirs d'enfance. D'une authenticité et d'une délicatesse rares, ce texte évoque la renaissance à la vie. Les plaisirs simples de chaque instant s'opposent à la brutalité de la rupture amoureuse imprévue. Le personnage de Célestine, par ses gestes quotidiens et ses attitudes de paysanne discrète "remet l'avenir à sa place".
Oui, à chaque relecture, ce roman poétique je l'aime de plus en plus et je pense que ça reviendra...

Jean-François Jambou

lire la suite...

"Belle réflexion sur le temps et les entrelacs de la mémoire refoulée"

De Justine Bo, j'avais gardé en mémoire son premier livre "Fils de Sham" remarquable par son écriture tendue et nerveuse, sans concession pour le lecteur.
Avec "Des griffures invisibles", l'auteure nous décrit la relation conflictuelle de Raffaella avec sa mère. Cette dernière, trapéziste dans un cirque ambulant entraine sa fille au gré des "exodes" de Rome à Tbilissi, de la Turquie à l'Azerbaïdjan . A la fois voyage initiatique intérieur et nomadisme géographique, ce texte explore "i>les étapes de la folie" à l'origine de leur haine réciproque. Lorsque la narratrice dit "ma solitude grandissait plus vite que moi" et "ma rage crissait de toutes ses blessures", on comprend l'âpre violence de cette enfance détruite. Malgré les voyages et les rencontres, Raffaella grandit dans l'isolement et et l'affrontement. Et à contre temps, elle préfère la grâce de la danse aux acrobaties risquées du trapèze.
Belle réflexion sur le temps et les entrelacs de la mémoire refoulée "d'une enfance qui ne lui revient pas"; cette quête initiatique aborde aussi frontalement les thèmes de l'affranchissement filial et de la renaissance personnelle.
Au cours de cette fuite en avant d'exils, Justine Bo décrit avec beaucoup de finesse et de précision une galerie de personnages secondaires qui charpentent la relation mère-fille. Autre grande force de ce livre, l'écriture rythmée, tendue et ponctuée de fulgurances percutantes au risque de dérouter le lecteur, emporte ce dernier dans un univers bien singulier.
Avec un style alerte et d' un réalisme psychologique implacable, cet "exode" ne constitue pas un retour vers la terre mais vers une vie "promise", promesse d'une romancière originale et talentueuse.

Jean-François Jambou

lire la suite...

"Note de la traductrice"

Vingt ans après sa mort, l’opportunité d’une rencontre inédite avec Raymond Carver nous est offerte. Ces entretiens, réalisés entre 1982 et 1988 et rassemblés par les Presses Universitaires du Mississipi en 1990, ont été resserrés autour de la parole de Carver. Ils n’apportent pas seulement un témoignage littéraire précieux, ils révèlent le parcours d'un homme.

Iowa City, Syracuse, Port Angeles… Nous embarquons avec Ray pour sa « deuxième vie ». Des embarras des premiers entretiens aux déclarations lumineuses qui précèdent sa mort, nous voyons grandir et s’affermir un homme et une œuvre.

Quand Raymond Carver accepte sa première interview officielle, il sort tout juste de dix ans d’alcoolisme sévère. Il a publié trois recueils de poèmes (Near Klamath en 1968, Winter insomnia en 1970, At night the salmon moves en 1976) et un recueil de nouvelles (Tais-toi, je t’en prie, 1976). Il est encore hanté par l’enfer qu’il vient de traverser : galères financières, enfants à élever, déménagements répétés et boulots minables, disparition prématurée de son père, mariage à la dérive, frustrations en tous genres dont la première est l’impossibilité d’écrire autant qu’il le souhaite. C’est un homme « détruit par la trentaine », comme il le confiera plus tard. Il lui faudra du temps avant de pouvoir évoquer ces années noires, terreau des textes à venir.

Témoins privilégiés, nous regardons Carver honorer son appétit de vivre et d’écrire. Nous assistons à des événements décisifs, comme l’obtention de la bourse Mildred and Harold Strauss en 1983 qui lui permet de devenir écrivain à plein-temps, ou l’écriture des Vitamines du bonheur qui libère une assurance nouvelle et marque un tournant dans son œuvre. Nous l’écoutons redire sa jubilation à écrire les poèmes de Là où les eaux se mêlent, son plaisir à voir ses nouvelles devenir « plus amples et plus optimistes ». Quand survient le cancer, Raymond Carver proclame sa confiance en l’avenir et sa joie d’avoir d’autres livres à écrire.

Ces entretiens permettent de saisir le caractère d’un homme au-delà des mots. Ray surgit d’une chambre d’hôtel, timide et maladroit, s’écroule dans son canapé après cinq heures de travail ou cite Nietzsche en regardant les eaux bleues du détroit de Juan de Fuca. Il fume, il mange, il se penche vers son interlocuteur pour lui parler à voix basse, s’assurant d’avoir bien saisi chaque question. Humble et bienveillant, il fait souvent preuve d’humour et ne manque pas une occasion de rendre hommage à ceux qui l’ont influencé. Reconnaissant envers la vie de lui avoir accordé une « seconde chance », il ne cesse de travailler et témoigne de sa « foi envers les choses de ce monde ».
Raymond Carver souhaitait que ses lecteurs vivent un peu de la vie contenue dans ses livres. Fidèles à ce qu’il fut, ces entretiens dispensent un enseignement dont on pressent, comme il le disait de celui de John Gardner, qu’il nous accompagnera longtemps. Sa perception subtile des choses, son ton singulier et la dimension autobiographique de son travail donnent envie de redécouvrir son œuvre.

Devenu Carver, Ray affirmait que tout restait à faire. Il aimait comparer sa vie à un champ à labourer qu’il contemplait avant de mourir en déclarant : « Je crois aux miracles et à la renaissance. »

-

Fanny Wallendorf

lire la suite...

 
- ©DIABASE éditions 2014 - réal. : Alexandre Petrovski Darmon